Massacre de chrétiens au Kenya : l'échec des politiques selon des chercheurs

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Massacre de chrétiens au Kenya

La communauté internationale est préoccupée par le massacre de chrétiens à l'université de Garissa au Kenya, théâtre d’attaques chroniques, d’ampleur variable, des islamistes somaliens shebabs, qui a fait 148 morts. Le point de vue des chercheurs.

 

Au second jour du deuil national, l’aviation kenyane a bombardé lundi en Somalie deux camps des islamistes somaliens shebabs.

Les autorités kenyanes ont promis une récompense d’environ 200 000€ pour la capture de celui qu’elles présentent comme le cerveau de l’attaque de Garissa, Mohamed Mohamud, alias «Kuno», ex-professeur kenyan d’une école coranique de Garissa, qui a rejoint il y a plusieurs années les islamistes somaliens.

Marginalisation historique des populations somali et plus largement musulmanes, incapacité plus récente à sécuriser le pays: pour les analystes, le massacre de l’université de Garissa (148 morts) découle largement d’échecs politiques successifs au Kenya.

Garissa, comme les autres régions frontalières de la Somalie, telles Mandera, Wajir ou la côte kenyane – de l’archipel de Lamu au port de Mombasa – est le théâtre d’attaques chroniques, d’ampleur variable, des islamistes somaliens shebabs.

Voisines d’une Somalie livrée au chaos depuis plus de deux décennies, dont elles sont séparées par 700 km de frontière poreuse, ces régions pauvres, longtemps négligées, peuplées majoritairement de somali et de swahili musulmans stigmatisés, est devenue une cible privilégiée des islamistes: ils y trouvent relais, terreau propice à la radicalisation, et pour toute opposition un appareil sécuritaire faible.

Devenus des centres de radicalisation, le Nord, l’Est et la côte du Kenya ont longtemps été exclus du développement du pays et cumulent les handicaps: retard d’infrastructures, chômage massif – surtout des jeunes -et taux de scolarisation parmi les plus faibles du pays.

« Depuis l’indépendance, le Kenya s’est construit sur le principe d’une division du pays avec d’un côté au nord les populations somali-kenyanes et de l’autre le socle kenyan multiethnique, composé des Kikuyu et des Luo», explique Benoit Hazard, chercheur au Centre national de recherche scientifique (CNRS) français.

Récemment, avec la découverte de ressources pétrolières et géothermiques, les autorités ont commencé à développer la région.

Mais la marginalisation «a laissé des traces», d’autant que le développement s’est accompagné de l’arrivée d’une «population kikuyu et plus largement multiethnique» venue du reste du pays pour représenter l’État, laissant la population locale «complètement en dehors du processus d’inclusion économique», poursuit le chercheur français.

Discriminations et méfiance

Depuis des décennies, cette marginalisation territoriale s’est accompagnée de discriminations et de méfiance respective: depuis l’indépendance en 1963, l’histoire de la région est jalonnée de conflits, velléités sécessionnistes, répressions.

À l’indépendance, les populations du Nord-Est militent pour un rattachement à la Somalie. Nairobi réprime férocement ces élans sécessionnistes. D’autres massacres suivront, souvent au prétexte de mater des conflits locaux, notamment à Wagalla, en 1984, où l’armée tue de nombreux Somali – officiellement moins de 100, mais des ONG parlent de 5 000 morts.

«Les forces de sécurité kenyanes ont un passif très préoccupant dans le Nord-Est depuis les années 60: meurtres, détentions illégales, torture, viols et violences sexuelles», résume Leslie Lefkow, de Human Rights Watch. Hier comme aujourd’hui, «punir des communautés entières est la réponse habituelle à l’insécurité».