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De l’île Maurice, parole pour l’aimé Césaire Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
20-04-2008

J’ai rencontré Aimé en 1996, à la mairie de Fort-de-France. Son accueil et son humanité poétique ont laissé en moi une trace indélébile. Il a lu en toute complicité mon texte Cale d’étoiles-Coolitude, bousculant ses activités d’élu, et nous avons partagé là un extraordinaire moment de poésie et de profonde humanité.

J’en parlerai bientôt dans un hommage à Césaire que j’organise avec la radio mauricienne. Je l’écrirai aussi car cet immense poète m’a donné l’embrassade authentique du poète fraternel. Sans discours, sans coterie. Avec la dignité qui sied au grand, très grand monsieur qu’il fut et demeure.

Poèmes pour Aimé

19/4/08

Mon cœur, préservez-moi de toute haine

ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n’ai que haine

car pour me cantonner en cette unique race

vous savez pourtant mon amour tyrannique

vous savez que ce n’est point par haine des autres races

que je m’exige bêcheur de cette unique race

(Césaire, Cahier d’un retour au pays natal).

Tu sais le cœur

Sans rime

Sans césure

Jamais

sans Césaire

Ces rythmes

Que le temps supprime

Que la mémoire rumine

Aimé

Ce dur pigment

Aux muqueuses des damnés

Il est temps

Dis-tu

De comprendre l’importance

De la poussière des négriers

Quand la maladie du sang maudit

Parle en nous

Des organes

Des viscères

Il s’est arrêté ce cœur aimé

Avec autant de temps à faire

Qu’à défaire,

Césaire sur césure.

Il est temps de regagner

Cette Terre natale

Et supplique suppute suppôt

Supplique supplie ces temps morbides

Comme le gros dogue bagué

Qui aboya sur le nègre

Sensé le mordre

Pour saborder son noir sort

D’où vient la vie

Te demandes-tu

De là

Que tu ne saurais nommer sans dommage

Penses-tu

A ces Afriques

Que tu nommas

En mes Indes ?

D’où te vient la poésie nègre ?,

Te demande-je,

Sinon du même lieu que l’apatride

Puisqu’elle est chant de la vie

Jetée en pâture

A ce dogue qui aboie

Devant la gale de Gorée.

Il est une seule direction

Face à ce rythme césuré

En Césarien

Pas de prosodie qui soit de l’ordre de l’impair

Non que le seul rythme noir

Soit celui qui bondit de coup de poing

En coup de pied.

Et encore

Il faudra demander au Congo

Ce qu’il connut du Brahmapoutra

Et Césaire

Qui nous mena à l’écoute du poème

En ce qu’il se pense,

D’énergie

De solitude pétrie

De joies flétries.

Hein Césaire né encore de l’impair

De l’impertinence du verbe

Du verbe chicane

Maître à paroles enchaînées.

Sombres comme l’orage contenu

Sur la lourde étuve des mélasses.

Et pourtant,

C’est souvent ici

Que la source ne se tarit

Point.

Glouton le cerbère

Couillon ce dogue

son artère

encrassé en cales pisseuses

le même foc tous les paresseux

ou les souillons encalminés

Mais il fut Aimé

un instant où le sang

se coagula

et remonta au cœur

l’air contrit

l’air marri

l’air nègre que l’on déchaîne

et ta vie

est en sursis

car la mort marronne

de boucan en bouquet

Le cœur a ses prisons

que la raison

ne rime pas

dis-tu,

il fut fou cet homme

qui osa cracher leur verbe en pétard,

de prétoire en poème

il hurla sa déférence

sur les fesses des purs suants

et dire qu’ici

la poésie négresse

devint attentive Pénélope

au souffle pourri

des capitaines interlopes

au murmure long

de longs sanglots

des couillons en automne

violant leurs violons

viole sur viols

violences sur violences

Comme aux intimes

frémissements des mots

tu pus percer l’abcès

tu pus

par le seul rythme

des images tuméfiées

et des coups de pieds du méprisé

briser le mépris des scrofules

mais tout semble

se contenir

dans un mot

vie

vidée

de son sens

ou emplie de ton sang

Césaire aimé

comme un caillot livide

accroché entre le sang fluide

et la mort annoncée

de l’artère césurée

mais l’attente du cœur

nécessite une pensée

pour le bonheur Aimé

De n’avoir jamais pensé à lui

jusqu’à cet instant

c’est cela qui damne

le bourreau au siège de son libido

aboyant comme le dogue

mordant l’étoile cannibale

Mais le nègre stellaire

Possède un paletot en fer blanc

Qui frôle la casserole des constellations

Ainsi la lumière

répond

à ton rythme

courant alternatif

en ton cœur

diastole systole

le même arrêt

programmé

une faille dans la continuité

cette prosodie qui fut l’arme

fatale du verbe renonçant

au crime de lèse-majesté

Mais qu’est le cœur du poète ?

A-t-il plus d’âme

que celui du mortel

dont les mots quotidiens

suffisent à peine

à cajoler la mort ?

Et-il plus sensible à la lumière

ou à l’ombre déchirée

quand les mots s’éclipsent en ses yeux ?

Son cœur arrêté

sent-il mieux les pensées

non dites ?

Noires desseins

noires Antilles

tout marronne entre le blanc et le noir,

Noirs ces oracles vidés de leurs entrailles

Peules sérères ou masaïs

Mots victuailles

Comme gangrène des canailles

Roussailles sur coussecailles

Voilà que la racaille

Se mêle de briser le vernis

Des mots susurrés de porcelaine bleue

en matité noire

Césaire rythme enfin

les brises éclatées

dans la mangue pourrie

éclaboussée de sa maturité

Sait-il mieux sentir

cette vie qui est prêtée

à tous et à toutes ?

Surtout celle qui est arrachée

Aux fronts d’impurs pigments ?

Ou bien en fait-il une immortelle

Temporalité, une logorrhée carniphage

où le poème s’érige en épitaphe

sans fin en désir de vie ?

Qu’a-t-il ce cœur

qui se penche trop sur l’abîme

ou la faille du continent noir ?

Aimé, es-tu ce nègre insulaire

que la lune évite

en se montrant à demi ?

Qu’a-t-il ce cœur

qui se retire trop vite

de la solitude du poète,

se pensant aimé de l’univers

alors que chaque étoile naine

s’embrase de son énergie indomptable ?

Là,

Une négresse berce la voie lactée

Au son d’une plainte brûlée

De naine rouge,

Là ta da tamoule

Te livre syllabe au lait des jaspes.

Mais c’est bien l’amour

Qui te guetta

Aimé

Surpris comme tout homme

Sur l’ombre de son poing fermé

Non par renoncement

Mais par désir de rendre

La lumière aux yeux des bannis

Après tout

le cœur n’est qu’un muscle autonome

qui raisonne contre les marées

des exils colossaux.

Il n’est pas cet organe

où l’âme siège seule

en face de l’éclaboussement

de l’oxygène

et des bouts de planètes.

Poète,
Tu mènes l’oraison

sur la plante de tes pieds

qui foulent pleinement

ce pays natal entre détroits et péninsules.

Ce sont ces limbes

qui ont tressé

le cordon ombilical

du poète :

ton poème utérin,

qui nous rendit césairien.

HOMMAGE A CESAIRE

aïeux nègres koulis cannes de Basse-Pointe.

Fertile Salutation, l’ombre nage en corps de fantômes.

Temps, le temps c’est ta flamme des mots sobres,

Un doigt, et vent surpris, la rosée suite

En poèmes de l’ami Aimé.

Souvent océans sueur des cannes fertiles,

sabres bafouant transparence de l’île,

l’attachage des rayons frêles

au seul vent du large plantationnaire

Aié Aimé

Toi point cardinal providence basanée

crachats en larmes

fragiles pétales de safran

la terre se défend

de la proximité des lombrics

Mais tu fus os de colonnes ployées

Le bateau de ma honte dans ton caniveau

L’ombre chante l’air du matelot

Indifférent sous le dalo

Des sabres brandis

En macération de cicatrices et de cymbales

Ton cahier blême

Blâme l’abyssin au coeur d’airain

Opaque ta main résiste

A la coupe des pays de triples peuples

Ecorchés par la peau jurée fouettée

Aié Aimé

La horde des salives bleues

Après l’eau noire

Le vomi nectar des violés

Distillation univoque des essences

Que la négritude répandit en Caraïbes
Mais le fil enraye le littoral de la route de la soie

La bave dit le vol de la chair par la main lourde

Atome étonné

Cassonade de sucre noir et rouge

Aimé revit rouge ce nègre émancipé

Marron cette sueur jusqu’à la lie

Les trottoirs de Fort-de-France

Rasent les murs dodus

Virevoltent sur les eaux faisandées des bas-fonds.


Une cohorte se confond avec la lèpre

Les frelons se gavent de sucre pestilentiels.

C’est pourquoi la pluie tonne, repliée sur elle-même.

Honni soit qui mal y pense

Aimé dis le crachat fier du mourant

Aimé rendit

Loques loquaces

Coqs cocasses

Depuis

La gangrène s’égrène

A la bouche des sources ravalées en salive.

Tu vois ma rage

Devenue esprit de tristesse ?

L’Histoire est un piment qu’exacerbe l’oubli.

Césaire, la poésie te salue

chorale du troisième œil

réchappée par la mort.

Tu sus retourner les yeux des suppliants

sur la prose des suppliciés.

KHAL TORABULLY

Port-Louis,19/04/08

© Khal Torabully, 2008

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